Recommander

Roman. Les aventures de Doriane

Mardi 1 janvier 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

 

Partie I. Ascendance

 

-        1. Accouchement en douleur

-        2. Orphelin tardif

-        3. Siciliens de Tunis

-        4. Collège de sévérités

-        5. Sœurs et si différentes

-        6. Abandon forcé

-        7. De Miss beauté à artiste

-        8. Des amours au mariage

-        9. L'allaitement

-        10. Le poupon dansant

-        11. Instinct d'attachement frustré

-        12. Les premiers pas

-       

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 19 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

           Si vous tuez ma femme, je vous tuerai !

Jaky criait dans cette petite clinique vétuste de Saint-Sylvestre, sur les hauteurs de Nice. Voilà des heures – combien ? Il ne savait plus, il ne comptait plus, c'était interminable !

Cela faisait un mois que Maira aurait dû accoucher. Les contractions s'étaient fait attendre et Maira, femme enceinte ayant pris 25 kg, se complaisait avec ce bébé dans le ventre qu'elle retenait inconsciemment tout en souffrant de cette surcharge pondérale.

Ce jour de printemps 1966, pourtant un vendredi, dans cette petite clinique de quartier, il n'y avait pas d'obstétricien et il y avait pénurie de chirurgien. Toute l'équipe médicale présente, médecins et infirmières, était monopolisée autour de sa table d'accouchement. Maira se débattait, les médecins l'invitaient à pousser, à souffler, mais elle se bloquait. Plus on l'encourageait à aider au travail, plus elle se figeait ! Elle se débattait tellement que le médecin ordonna de l'attacher. On lui sangla les poignets et les chevilles. La tension monta si fort que le sang affluait dans ses poignets et chevilles. Maira tomba dans les pommes, juste au moment où la petite tête avait commencé à sortir enfin. Catastrophe ! La tête du bébé rentrée de nouveau en son sein maternel, il étouffait. Sans l’aide de sa génitrice, c'était sa mort assurée avec le risque de voir mourir sa mère en même temps !

Urgence pour l'équipe médicale ! Il fallait user de la manière forte ! Tout à coup Maira reprit ses esprits, on venait de lui assener plusieurs gifles pour qu'elle participe à l'accouchement. Une infirmière prit l'initiative de monter à califourchon sur son ventre et poussa de tout son poids sur le haut du ballon pour compenser l'absence d'engagement de Maira qui s'obstinait à refuser de collaborer. Elle hurlait, elle pleurait, comme si tous ces gens la torturaient volontairement. Déjà, elle en voulait à son bébé encore en son sein. Elle se comportait en victime, ce qui ne faisait qu’en rajouter à sa souffrance.

Entretemps, il fut décidé de couper l'ouverture qui restait irrémédiablement étroite. Le sang giclait de partout : les murs, le plafond, les draps... Finalement, un gros bébé bien formé se retrouvait dans les mains de l'obstétricien. Mais il semblait… mort. Le médecin décida de secouer le bébé par les pieds pour qu’il réagisse enfin et que son cœur se remette à battre. Après deux minutes de frayeur, vers 14h35, le gros et grand bébé hurla enfin ! Il était vivant ! Et la mère, meurtrie, tachée de rouge de partout, les poignets bleus et gonflés, elle était sauve !

Maira appela son bébé, d'une petite voix.

   Bruno...

On se pencha vers elle avec le bébé, avec le sourire.

   Madame, vous avez une adorable petite fille !

Maira aurait dû être heureuse. Mais alors qu'elle venait de frôler la mort, voilà que tous ses espoirs que ce fût un garçon s'effondraient ! En effet, dès le début de sa grossesse, elle avait tout fait pour que ce soit un garçon : sorcellerie, nourriture adéquate, postures particulières… La forme de son ventre, plutôt pointu, semblait le confirmer. Elle n'avait pas fait d'échographie et ses espoirs s'étaient transformés tout doucement, au cours des dix mois lunaires en une certitude ! Ce bébé était-il le diable pour lui avoir fait un si mauvais tour ?

En plus, on ne laissa pas le temps à Maira d'« adopter » sa fille. La petite dut être amenée d'urgence en couveuse. Elle venait d'échapper à la mort par le traumatisme de l'étouffement, elle venait de subir la violence des secousses par le médecin, elle avait de la surcharge pondérale due à son arrivée tardive au monde et à l'appétit de sa mère. La couveuse l'écarterait de toutes conséquences négatives. Elle devait rester ainsi sous surveillance médicale pour un petit temps.

Jaky, devenu fou d'inquiétude, fut averti avec le sourire qu'il était papa d'une très belle petite fille. Sa femme était donc vivante ! C’était la seule chose qui comptait. Il se précipita vers la salle d'accouchement et aperçut, horrifié, les taches de sang qui peignaient les murs et le plafond. Maira n'était plus là. Il courut, il chercha, l'inquiétude revenait. Enfin, il la vit ! On était en train de la déplacer en brancard vers sa chambre. Il se précipita vers elle. Maira, encore groggy, trouva la force de lui donner l'instruction d'aller déclarer l'enfant à la Mairie de Nice.

   Oui ma chérie, c'est Bruno, alors ?

   Non, c'est une fille ! Rétorqua-t-elle avec une grimace.

Maira dut réfléchir vite et trouver rapidement un nom pour sa fille, elle hésita entre Alessandra et...

   Doriane ! Décida-t-elle.

Troublé par trop d'émotions, Jaky ne se fit pas prier et courut à la Mairie. Quand il revint à la clinique, Maira était calme dans son lit, seule.

   Voilà, ça y est Danielle est déclarée ! Lui annonça-t-il tout heureux.

   Danielle ! Quelle horreur ! Je n'ai pas dit Danielle, j'ai dit Doriane ! Retourne vite à la Mairie pour changer ça !

Jaky s'exécuta, coupable qu'il se sentait de s'être trompé comme un con aux yeux de la femme qu'il aimait. L'enfant comptait peu pour lui, mais sa femme c'était toute sa vie ! Il ne voulait pas la décevoir.

Quand il revint avec la bonne nouvelle que la Mairie avait accepté la modification, Maira avait la poitrine bandée. Vu les circonstances de l'accouchement et le fait que ses seins aient doublé de volume, gorgés de lait en surproduction, il avait été décidé qu'elle n'allaiterait pas. Maira était contente : ce petit quiproquo avec le prénom de sa fille avait eu pour résultat son appropriation symbolique. Elle était maintenant la mère de Doriane. Doriane était sa fille !

De cet événement crucial naquirent chez Maira deux sentiments prépondérants vis-à-vis de Doriane : la possession et la haine. D'une part la possession de son bébé-objet ; d'autre part la haine pour avoir tenté de la tuer dès sa naissance et pour le tour de magie noire d'apparaître fille alors que bébé aurait dû naître garçon ! Doriane entendra ce reproche à maintes reprises dans ses trente premières années de vie ! C'était là l'interprétation personnelle et subjective de Maira. Cette interprétation était pour elle une certitude. Jamais Maira ne se mettra en cause pour avoir elle-même risqué un meurtre et un suicide. Mais inconsciemment, ses sentiments de culpabilité s'ajoutèrent à ceux de son passé et firent boule de neige, ce qui accentua les comportements égocentriques de Maira, au fil du temps.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 20 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Jaky avait eu une enfance agréable, né à Bruges en 1921, d'une maman exemplaire et d'un papa commerçant à Ypres. Il était le descendant d'une famille au sang bleu, dont il portait encore le nom. Il avait été enfant de chœur. Les non-sens de l'histoire du Christ et les attouchements du prêtre le dégoûtèrent à jamais de la religion. Il devint un athée convaincu. Le simple fait d'aborder le sujet le mettait hors de ses gonds. Pourtant, toutes ses tantes et tous ses oncles étaient ecclésiastiques ou avaient un rapport très intime avec la religion catholique. Personne dans la famille n'avait eu d'enfant et, de toute évidence, Jaky allait être le dernier du nom.

Parfois, ils allaient à Nieuport où vivait un de ses oncles, l'abbé Joseph, qu'il aimait bien. Ce dernier apprenait au petit Jaky à rouler à vélo.

A côté de l'école et des cours de catéchisme obligatoires, à Bruges, Jaky étudiait sa passion : la musique, le solfège, le violon et la guitare. Il allait au conservatoire où il avait comme camarade le futur célèbre Toots Thielemans. Il fit partie d'un orchestre à un moment de sa vie et, tel qu'il était parti, il serait devenu un grand musicien... si sa vie n'avait pas basculé.

Un jour, alors qu'il était jeune adolescent, sa maman dut être opérée d'un goitre. Le malheur frappa : le chirurgien loupa l'opération en perforant le cartilage thyroïde. Et sa douce maman, blonde aux yeux bleus qu'il aimait tant, décéda des suites d'une longue agonie.

Son père, trop triste, déprima. Son commerce périclita. De désespoir et de neurasthénie, il se laissa mourir.

A 16 ans, la vie de Jaky bascula : il était devenu orphelin. Il dut abandonner le conservatoire pour gagner sa vie à faire des petits boulots : barman, garçon de salle, etc. Il n'arrêta pourtant pas de pratiquer la musique, espérant en des jours meilleurs. Il fit une rencontre amoureuse et se maria très peu de temps après. Tout seul qu'il était, cette rencontre fut une aubaine. A travers elle, Jaky retrouvait la chaleur maternelle que la vie lui avait si injustement arrachée.

Mais un second malheur frappa : la seconde guerre mondiale ! En 1940, Jaky dut tout lâcher : les petits boulots tranquilles, sa sédentarité, sa musique et... sa femme. Il fut embarqué dans un tourbillon d'événements qu'il ne pouvait contrôler. Jaky qui rêvait d'être musicien, d'une petite vie tranquille et sans problème, se vit forcé de jeûner, de dormir à la belle étoile, de se cacher, de voler pour se nourrir, de marcher des centaines de kilomètres à pieds, de servir à manger aux Allemands, d'entrer dans la police en Allemagne, de participer à la résistance auprès d'un groupe qui l'avait aidé, de ramasser des pommes pourries qui jonchaient le sol pour reprendre des forces, d'esquiver les balles et les bombes, de subir les bruits agressifs des survols des bombardiers V1 et des Mosquitos, de passer à côté de cadavres, de se battre, de voyager vers la Russie, de revenir en Belgique et de descendre vers la France, puis l'Espagne. Il vécut, il subit tellement de choses, tout en fuyant, toujours, sans prendre parti, en retournant sa veste, pour sauver sa peau tout simplement.

Il survécut à la guerre, mais à son retour au bercail, un troisième malheur le frappa : il découvrit une femme ivrogne et déchue qu'il ne reconnut pas : sa future ex-épouse. Elle l'avait abandonné. Il comptait sur elle, pour lui panser les blessures, lui qui avait perdu sa maman trop tôt, puis son père. Et voilà que sa maman de substitution l'abandonnait à nouveau ! Alors que la première était décédée, la seconde avait démissionné de son rôle de bonne épouse maternante. Jamais Jaky n'avait essayé de comprendre pourquoi elle avait sombré dans l'alcoolisme. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle eût pu aussi se sentir abandonnée et désirer fuir la dure réalité. Seul le résultat valait : Jaky ne pouvait pas compter sur elle. Le bonheur n'aura duré que très peu de temps avant la guerre. Après la guerre, il divorça et se jura de ne plus jamais se remarier.

Il vivota simplement, en faisant le barman, souffrant de maux aux pieds et aux genoux à cause du métier, dans une chambre exiguë, avec de très petits moyens de subsistance. Mais il restait sain, il ne buvait ni ne fumait.

Dans les années cinquante, Jaky avait repris tout doucement goût à la vie. Il avait économisé pour s'acheter une guitare électrique et jouer du jazz, il avait rejoint une équipe de football amateur, il communiquait facilement et se faisait des copains, son passé de voyageur forcé lui avait conféré le don des langues. Il en parlait cinq couramment : français, néerlandais, anglais, espagnol, allemand et même un peu le russe. Il jonglait avec les cocktails et devenait très créatif dans ce domaine. Il eut plusieurs petites chances, comme celle de travailler comme garçon de salle dans de très grands restaurants tels que « Chez Maxim's » à Paris, ou d'être embauché comme Chef de salle dans un autre grand restaurant sur la Côte d'Azur. Une autre chance comme celle de pouvoir partir au Club Med à Corfou, premier village de cases, faire du ski nautique et, doué qu'il était, y devenir moniteur. Côté cœur, il avait besoin de se rassurer et de renforcer son ego. Rien de tel pour cela que les conquêtes faciles, celles qui n'engagent pas, celles qui ne blessent pas, celles qu'on abandonne avant d'être abandonné. Grâce à tout cela, il reprenait vraiment confiance en lui, il avait finalement reconnu qu'il était non seulement doué pour le sport, la musique et les cocktails, mais qu'il était, en plus, beau, raffiné et séduisant, avec une vraie classe, digne d'une vraie noblesse, avec un type légèrement hispanique, beau sourire, cheveux noirs et yeux gris. Ce qui l'amena à faire quelques castings pour quelques publicités au début des années d'or.

A part ça, Jaky n'avait pas d'ambition professionnelle particulière. Le plus qu'il ait été fut Chef de salle mais il manquait de leadership. Quand il donnait une instruction, on ne l'écoutait pas. Quand il criait, les garçons se moquaient de lui. C'était plus facile pour lui de redevenir simple garçon de salle ou barman. Après cette expérience négative, il tira la conclusion hâtive qu'il vivait mieux avec un supérieur, en tant que subalterne, qu'en étant chef lui-même. Il ne supposa pas une seconde, qu'il avait pu avoir la malchance de tomber sur un groupe au sein duquel un petit leader rebelle avait décidé d'entraîner les autres à lui tenir tête. Il ne supposa pas une seconde qu'il eût pu réussir ailleurs, avec une autre équipe et adapter son comportement, naturellement, grâce à l'expérience acquise. Non, ça l'avait démotivé une fois pour toutes !

Jaky n'avait pas d'ambition de grosse fortune non plus. Il gagnait modestement sa vie et faisait beaucoup d'économies par rapport à ses rentrées. Il préférait vivre « serré » afin de ne plus souffrir des privations qu'il avait vécues durant la guerre. Son épargne restait modeste, mais elle le sécurisait : il s'y accrochait par crainte de manquer à nouveau.

Au début des années soixante, il travaillait de nuit comme barman dans un cabaret, à Bruxelles. C'est là qu'il rencontra Maira.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 20 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Maira était née à Tunis, en 1934, d'une mère sarde, femme de ménage, Madalena, et d'un père sicilien de Palerme, ouvrier en bâtiment. Elle avait une grande sœur de deux ans son aînée, Antonetta. Ils étaient du sud de Tunis.

Très tôt, Maira fit montre de son orgueil caractériel. Petite fille espiègle, très coquette, rebelle face à toute forme d'autorité. Elle aimait séduire son papa et accaparait toute son attention quand il était là. Il était d'un naturel taquin, avec sa femme et ses filles. Maira adorait quand il la taquinait et elle en redemandait en le provoquant. Son papa devenait le plus important de tous les êtres vivants, a fortiori à l'âge où se manifesta son complexe d'Œdipe. C'est justement à ce moment-là que son papa jouette fut victime d'un accident du travail… fatal. Du haut d'un échafaudage qui rompit, il tomba, agonisa durant quelques jours avant de rendre l'âme. Simple accident ou sabotage, règlement de compte ? Cela restera un mystère. Toujours est-il que Maira, qui était une enfant d'environ cinq ans, le vécut très mal.

Bien que ce malheur fût pénible pour toute la famille, Maira en voulait à tout le monde pour l'absence de son père. Elle devint plus que jamais le centre du monde : elle se rebella contre sa sœur, contre sa mère. Quand elle piquait des crises, elle piétinait le sol, se dévêtait jusqu'à la nudité complète et fracassait par terre ce qui lui tombait sous la main.

Madalena, la maman sarde, était la treizième enfant d'une grande famille de Nuoro. Au dix-neuvième siècle, c'était l'éducation « à la dure », au fin fond de la Sardaigne ! Madalena était une femme de bonne composition, souhaitant sincèrement exercer au mieux son rôle de mère. Elle n'en restait pas moins froide avec ses deux filles. Le décès de son mari l'avait accablée, avec son salaire de femme de ménage, comment allait-elle subvenir à leurs besoins, comment allait-elle pouvoir les éduquer ? Ses filles qui, de surcroît, n'étaient pas toute sages...

Madalena tenta la cohabitation avec la Nonna, dans une des chambres de sa patronne. Elles vécurent alors dans la maison chic d'une famille riche, juive sicilienne originaire de Livourne, sur le Belvédère au nord de Tunis. Alors que la maison était grande, la Nonna, Madalena et les deux petites vivaient dans cette chambre de bonne exiguë. Maira et Antonetta partageaient le même lit étroit d'une personne, les pieds à la tête l'une de l'autre. Si Antonetta se contentait de son sort, Maira souffrait énormément. Elle enviait la fille de la patronne lorsqu’elle assistait à ses pas de danse classique que Maira ne pratiquerait jamais.

Le jeu favori de Maira était de faire peur à la Nonna. Tous les moyens étaient bons. A aucun moment, il ne lui vint à l'esprit que la vieille dame souhaitait simplement se reposer et qu'il lui fallait la respecter. Les interdits et les frustrations poussaient Maira à faire mal, à effrayer, à humilier. Lorsque ça marchait, Maira ricanait. Elle était contente comme ça. Elle entraînait sa grande sœur qui, lorsqu’il s'agissait de jeux, même s'ils n'étaient pas sains, préférait accepter que d'avoir sa cadette contre elle. C'étaient les seuls moments où Antonetta pouvait profiter d'une réelle complicité fraternelle avec sa sœur.

La Nonna n'en pouvait plus. Elle ne savait plus à quel saint se vouer. De plus avec l'âge, la sénilité lui fit faire n'importe quoi : un jour, elle confondit le ragoût avec le seau à excréments qu'elle fit cuire...

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 20 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Au bout d'un certain temps, Madalena décida qu'il valait mieux pour tout le monde que les filles aillent au collège des sœurs siciliennes de Tunis. Maira et Antonetta étaient encore des enfants quand elles y entrèrent. Elles connurent toutes deux l'enfer.

L'univers strict et sombre de ce collège dépasse toute conception de la réalité éducative actuelle telle que nous l'avons communément acquise depuis quelques générations, dans les villes d'Europe ayant évolué avec le système socio-économique et résultant des années d'or d’après-guerre. À Tunis, dans les années quarante, aucune liberté ni d'expression, ni de comportement, ni de mouvement n'était admise dans ce collège sicilien, sous peine de punition sévère.

Maira avait, déjà par nature, un problème avec l'autorité. Ce problème s’amplifiait vis-à-vis de la gent féminine. Mais elle n'en limitait l'expression qu'à son cercle intime, familial et de camarades. Par rapport aux « autres », en l'occurrence par rapport aux sœurs du collège, elle se montrait angélique, enfant prodige, adaptée. Antonetta, par contre, était par nature une personne authentique. L'éducation trop sévère, versant dans l'excès inverse à l'anarchie, provoquait chez elle un sentiment légitime d'injustice. Tout naturellement, dans cet environnement malsain, elle se rebella. Elle passait donc pour une enfant indisciplinée, alors que Maira mordait sur sa chique et portait l'auréole.

Souvent, Maira montait la tête d’Antonetta contre les règles du collège, contre les sœurs. Antonetta se lâchait alors, s’exprimant avec rébellion, opérant un transfert de la rage communiquée par Maira. Maira, d’apparence sage, savourait, sourire en coin, cette double victoire d’indiscipline par l’intermédiaire de sa sœur et de reconnaissance pour l’enfant modèle qu’elle n’était qu’en apparence.

L'uniforme noir et blanc était imposé, aucun miroir ne permettait aux filles de s'admirer, la coquetterie était punie. Si une petite se montrait à peine coquette, elle était corrigée par humiliation physique. Une sœur mettait en évidence le défaut qu’une petite souhaitait cacher, par exemple en soufflant sur sa chevelure qui masquait un problème de pousse de cheveux en dessous.

La tenue devait être droite, aucun écart, aucun geste superflu n'était admis. La ponctualité aux prières, au cours de base, aux dîners, aux toilettes, au coucher... était de rigueur. Les filles devaient se taire et n'ouvrir la bouche que pour répondre aux questions que leur posaient les sœurs. Tout écart entraînait la mise au cachot. La petite restait alors dans une chambre entièrement noire durant 24h. Si une petite fille faisait pipi au lit, elle était envoyée dans cette chambre noire, avec sa culotte mouillée sur la tête. Un écart en classe et la petite allait dans le coin près du tableau noir avec un grand bonnet d'âne sur la tête.

A table, les règles portaient sur la tenue : droite, les poings sur la table des deux côtés de l'assiette, manger la bouche fermée. Un coude sur la table ? Une sœur passait par derrière, sournoisement, et d'un coup sec, poussait le coude hors de table de sorte que la petite se fracassait la mâchoire sur son assiette. Un dos voûté ? Une sœur passait et, fourbe, lui enfonçait le pouce dans le centre de sa colonne vertébrale au point que la petite se redressait en hurlant de douleur. Dans la nourriture, sans saveur, brute, il arrivait souvent que les petites trouvent des mégots de cigarette. Elles n'avaient pas le droit de laisser de la nourriture : elles devaient achever ce qui composait leur repas. Cela les rendait malades ? Qu'à cela ne tienne : on leur donnait une cuiller à soupe d'huile de foie de morue comme remède qui pouvait lui-même causer des vomissements. Les sœurs n'en avaient que faire.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 20 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Maira et Antonetta, dans les rues de Tunis, devenaient complices vis-à-vis des personnes qui les accostaient. Elles s'amusaient à se retourner en faisant d'énormes grimaces et en faisant semblant de ne parler ni l'italien ni l'arabe. Elles avaient inventé un faux langage, afin de couper court.

Un jour qu'elles se déplaçaient avenue Bourgiba, non loin du Théâtre national, deux filles les croisèrent sur l'autre trottoir. Comme Maira était coquette, elle attirait forcément l'attention. Ces filles parlaient ensemble tout en la regardant. Maira l'interpréta comme une moquerie, traversa la rue comme une furie, attrapa le col de chemise de l'une d'elles et l'agressa.

   Tu veux ma photo !

Trente ans plus tard, Maira était fière de raconter cette anecdote, pour la énième fois, à son mari et à Doriane.

Lorsque Maira se déplaçait seule dans les rues de Tunis, elle avait constamment un couteau à la main qu'elle faisait pivoter de sorte à faire miroiter les deux faces de la lame par réfraction des rayons solaires. Ce, pour garder à distance les Arabes dont elle avait appris à se méfier. Son éducation lui interdisait tout contact avec les autochtones de Tunis. Elle craignait les attaques et les viols. Crainte fondée ou non ? Si oui, les raisons étaient-elles liées au racisme ? Les Tunisiens avaient-ils la haine des Siciliens qui s'imposaient dans leur ville ? Les Siciliens craignaient-ils des règlements de compte, suite à certains de leurs méfaits ? Mécanisme de défense ? Sans savoir pourquoi, sans se poser de question, Maira tira la conclusion, toute jeune qu'elle était, que les Arabes étaient des traîtres malveillants.

Les Siciliens du Sud de Tunis avaient eux-mêmes cette réputation de traîtres. Celle-ci était aussi puissante que celle attribuée aux Tunisiens. Chacun était persuadé de la traîtrise potentielle de l’autre. S’agissait-il d’une projection par le Sicilien de cette facette de sa personnalité culturelle sur celle du Tunisien ? S’agissait-il d’une réalité mettant face à face deux peuples ayant cette caractéristique en commun ? Toujours est-il que la traîtrise, l’esprit de vengeance, la rancune, l’esprit de clan, les règlements de compte… faisaient bien partie de la réalité sicilienne, a fortiori dans un pays qui n’était pas le leur et au sein d’une communauté plutôt défavorisée. Les Siciliens devaient y affirmer leur identité avec force.

Maira et Antonetta, lorsqu'elles se retrouvaient seules, vivaient parfois de très sérieuses disputes. Un jour, ce fut plus grave que jamais : alors que Maira avait encore harcelé Antonetta en la poussant à bout de nerfs, celle-ci, qui était physiquement plus forte, attrapa Maira, lui ficela les pieds et les mains et la martela de coups de pieds sur les tibias. Pour la première fois, Antonetta eut le dessus : d'habitude, c'était Maira qui menait, dirigeait, gagnait, manipulait. Ce jour-là marqua une rupture nette entre elles deux. Maira décida que sa sœur était une ennemie une fois pour toute. Jamais, Maira ne songea qu'elle-même fut en partie responsable de ce qui arriva : non, elle était sans défaut, c'était sa sœur, Anto, qui était la méchante.

Aux alentours de ses quinze ans, Maira était très coquette. On l'appelait « Mistinguett » car, comme la vedette de music-hall de l'entre-deux-guerres, Maira aimait se produire en spectacle, elle aimait faire et être la vedette, elle aimait danser et réussir les concours de danses de salon, elle aimait séduire les garçons et passer pour la plus belle. Tout était dans la manière. Elle savait y faire, elle était séductrice, aguicheuse, allumeuse, provocante... Son bonheur était d'avoir une horde de garçons à ses pieds, sans qu'elle ne donne à aucun la moindre de ses faveurs. Elle jubilait de les faire souffrir en sachant qu'ils la désiraient, meurtris et frustrés. Par exemple, Maira parsemait des épingles sur le devant de ses chemisiers pour que les mains baladeuses se blessent après avoir été tentées par ses attitudes provocantes. Un autre jour, Maira donna rendez-vous à tous ses soupirants le même jour, au même lieu, à la même heure. C'était en face de l'endroit où elle se cacha pour savourer avec un plaisir immense la scène de la dizaine de garçons avec une fleur à la main, pigeons du lapin qu'elle leur avait posé sans le moindre scrupule. C'était une manière de leur dire, à chacun individuellement : « tu vois, tu es loin d'être le seul à vouloir sortir avec moi ! Et je me moque de toi ». Quarante ans plus tard, Maira jubilait encore en relatant ses anecdotes.

Aussi Maira suscitait de nombreuses jalousies qu'elle se plaisait à provoquer. Mais jusqu'où s'agissait-il de jalousies ? Ne s'agissait-il pas le plus souvent de filles « victimes » de ses assauts provocateurs, qui, par sentiment d'injustice, se défendaient ? Ne s'agissait-il pas non plus parfois du contraire ? En effet, Maira voulant être la première en tout, ne supportait pas les rivales potentielles. Elle prenait alors les devants en écartant de son chemin celles qui avaient peut-être des chances toute naturelles d'attirer l'attention. Il était alors légitime de la part de ces dernières de réclamer justice, même s'il fallait passer par la dispute et la colère. Maira avait alors réussi à les provoquer et les faire passer pour jalouses, pour méchantes, pour agressives, par projection. A moins de comprendre le mental humain, la plupart se laissaient prendre à ses jeux et manipulations. Les plus sages, les plus rares, s'abstenaient de réagir.

Et Maira trônait, fière et orgueilleuse, comme la plus belle, la plus sollicitée, la meilleure danseuse. Même si elle avait de réelles prédispositions, objectivement, d'autres étaient réellement plus belles et meilleures danseuses qu'elle. Mais son comportement, ses attitudes, ses manipulations leurraient et la favorisaient.

Aussi, il lui arrivait d'avoir un flirt. Après de longues sérénades nocturnes à la guitare, elle cédait en fuguant discrètement par la terrasse. Sa mère la retrouvait la plupart du temps et l'humiliait devant son flirt en la tirant littéralement par l'oreille.

A cette même période, Maira avait un soupirant richissime qui demanda sa main auprès de Madalena. Celle-ci était très heureuse qu'un homme de cette condition demande sa fille en mariage. Mais Maira ne l'aimait pas et refusa tout net. Madalena insista en argumentant une vie de confort et la fin de la misère pour toute la famille. Maira ne voulait rien entendre. Elle souffrait déjà tellement d'une certaine forme d'emprisonnement, qu'elle revendiquait le droit à ses propres choix. Mais elle ne s'exprima pas. Elle affirma simplement « non ! ». Et « non » c'est « non ».

Antonetta avait un autre caractère. Elle aussi souffrait de l'absence de son père, mais elle abordait la vie avec une autre philosophie. Antonetta voyait la fin de cette vie misérable à travers la rencontre d'un homme et le fondement d'une famille. Bien qu'elle fût, elle aussi, une jolie fille, elle n'éprouvait nullement le besoin de séduire. Elle restait simple et naturelle.

En attendant, Antonetta aidait sa mère à faire des ménages. Ce que Maira refusait. Elle avait essayé une fois. Recevoir un ordre pour nettoyer les crasses des autres, ce fut de trop. Elle laissa tomber le seau d'eau savonneuse dans les escaliers et quitta brusquement la maison de sa patronne d'un jour, en cinglant, l’œil noir : « faites-le vous-même ! ».

Depuis ce jour, elle refusa tous travaux « dégradants ». Pour rapporter quelques sous à sa mère, elle préféra répondre à des annonces de petite main chez un coiffeur, en mentant sur l'expérience requise ; ou comme maquilleuse de défunts chez un croque-mort, sans avoir compris de quoi il s'agissait au juste, si ce n'était du « maquillage ». Ce n'était pas nécessairement plus valorisant que de faire le ménage, mais Maira l'avait décidé ainsi, pour la vie.

Antonetta rencontra l'homme qui répondait à ses attentes : Ninni, un jeune homme sicilien, fort amoureux, qu'elle épousa alors qu'elle était à peine majeure et avec qui elle eut son premier enfant, Vincent, à Tunis même.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 20 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Au début des années cinquante, les grèves et les émeutes liées aux rapports de force entre les Français colonialistes et les Tunisiens qui revendiquent l'indépendance, déstabilisèrent pas mal de familles. La riche famille qui avait embauché Madalena congédie celle-ci faute de pouvoir la garder. Cette famille retourna sans doute en Italie.

Madalena se vit forcée de quitter le pays et suivit la voie de nombreux Italiens, Siciliens et Sardes de Tunis, pour se rendre à Nice, en France. Elle n'avait pas les moyens de s'occuper de ses filles. Heureusement, Antonetta était casée et sa petite famille la suivrait jusqu'à Nice où elle s'agrandirait. Par contre, en annonçant son départ forcé à Maira, celle-ci refusa d'en entendre davantage : les raisons et les explications, elle n'en avait que faire ! Ce qu'elle voyait, c'est qu'elle allait devoir rester seule et se débrouiller ! Elle se détourna fâchée de sa mère qui resta frustrée de ne pas avoir pu lui expliquer les raisons de son départ et qui se sentait coupable, alors qu’elle n’avait pas de meilleur choix.

A Nice, Madalena fut sauvée de la misère par un Espagnol, peu raffiné certes, mais qui avait la qualité d'être amoureux. A deux, ils trouvèrent leur chemin et un toit dans cette ville de la Côte d'Azur.

Maira en voulait terriblement à sa mère. Elle l'avait abandonnée lâchement. C'était là son ressenti, son interprétation. Elle ne chercha pas d'explications et encore moins de justifications quand bien même elles existaient. Bref, elle ne fit aucun effort pour comprendre le pourquoi du comment. Sa haine, ses rancœurs déjà présentes depuis sa petite enfance s'en accrurent. La rancune s'installait, tenace.

Cinquante ans plus tard, lorsqu'elle racontait, encore et encore, les mêmes anecdotes à Jaky et Doriane, elle n'expliqua pas le contexte politico-économique qu'elle ignorait littéralement et que jamais elle n'avait cherché à connaître. C'est Doriane qui, avide de comprendre, fit des recherches.

Ce jour-là, alors que Maira ne savait où aller ni que faire, il pleuvait de surcroît ! Bien qu'elle eut une foule de béguins, elle n'alla chez aucun : elle voulait rester digne. Sous la pluie, elle pensa alors à ce couple qu'elle connaissait à peine et avec qui elle avait sympathisé. Elle se rendit chez eux. Devant la porte, elle ne payait pas de mine : trempée jusqu'aux os, le regard noir chargé de tristesse et de haine, elle toucha ce couple qui, ému par son histoire, la sauva en lui donnant l'hospitalité le temps pour Maira de se retourner.

Les conditions de vie de Maira n'étaient pas à la hauteur de sa fierté et de son orgueil. Elle prit le temps de cogiter et de réfléchir sur les moyens de survie à sa portée. Il n'y avait pas trente-six solutions : elle refusait les travaux ménagers qui auraient pu lui fournir le logement, elle refusait de se retrouver piégée dans une relation amoureuse avec une prise de pouvoir de l'homme sur elle, elle n'était pas suffisamment éduquée de culture et de savoirs pour prétendre à un travail « valorisant ». Que lui restait-il ? Il lui restait ce qu'elle aimait montrer : sa beauté, son savoir-faire en matière de séduction, ses dons de danseuse. Elle allait donc vendre tout cela. Cela faisait longtemps qu'elle y songeait mais elle n'avait jamais franchi le pas car, dans son éducation sicilienne, cela équivalait à la prostitution.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 21 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Jusque là, Maira avait utilisé tous ces atouts durant ses loisirs, en cachette de sa mère. Maintenant que Madalena l'avait abandonnée et que sa sœur était casée, elle se lancerait activement dans les métiers de la beauté.

Maira put quitter le couple sauveur. Elle fut alors successivement et simultanément mannequin, danseuse, lauréate de concours locaux de beauté, lauréate de concours de danse. Elle fut entraînée dans un tourbillon de succès divers sur Tunis qui la menèrent à Rome vers le milieu des années cinquante, sur les traces de Gina Lollobrigida, dauphine Miss Rome en 1947 et de Sofia Loren, dauphine Miss Rome 1951.

Mais, comme l'apprit l'oncle Ninni à Doriane et Guy quarante ans plus tard alors qu'ils s’entretenaient au sujet d'études supérieures, Maira participa à Miss Rome d'où elle ne fut pas retenue et encore moins lauréate. L'argument avancé par Ninni fut le manque de connaissances. En effet, il ne suffit pas à une Reine de Beauté d'être belle. Il lui faut aussi avoir de la culture et de l'humilité. Ce qui manquait à Maira. Aux présélections de ce concours d'envergure, cela n'avait pas échappé au jury. A aucun moment, Maira n'avait relaté cet événement à son mari et à sa fille.

Dans cette grande ville qu'était Rome, les talents de danseuse de Maira attirèrent les propositions de travail dans les cabarets. C'était bien payé. Elle pouvait présenter des numéros en solo. Elle ne voulait en aucun cas faire partie d'une troupe. Elle accepta une des offres. Elle dut adopter un nom d'artiste : « Tequila » du nom du morceau sur lequel elle avait monté son numéro de danse.

Tequila entama ses premières tournées à travers l'Europe : Rome, Turin, Milan, Berlin, Frankfort, Cologne, Berne, Paris, Bruxelles. Tequila eut quelques contrats de longue durée dans des cabarets, principalement au Bœuf sur le toit et Chez Paul au Gaity, à Bruxelles.

 

Très jeune, déjà en Tunisie, elle avait commencé à fumer des cigarettes. La vie d’artiste ne fit qu’en augmenter sa consommation. Cependant, jamais elle ne céda aux tentatives de ses collègues de lui faire consommer drogue ou alcool. Elle se fit deux copines parmi les danseuses, deux femmes qui avaient de l’admiration pour sa témérité et sa personnalité : Chris et Irène. Les autres étaient des ennemies : jalousies, rivalités, coups bas, mauvaises blagues.

Au début, elle débarqua dans ce monde-là avec une naïveté mêlée d’orgueil. Un jour, lors d’une réunion de la troupe, une fille lui posa une question.

   Alors, tu prends ton pied ?

   Bien sûr ! Rétorqua-t-elle droite comme un « i ».

Pinçant les lèvres, elle joignit le geste à la parole : elle prit littéralement son pied en main. Tout le monde se mit à rire de bon cœur, sauf Tequila qui le prit comme une moquerie et que se fâcha avec tout le monde.

Le contrat l’obligeait de faire l’entraîneuse avant et après le spectacle. Elle ne buvait pas, elle ne couchait pas. Les plantes de derrière les fauteuils étaient nourries au champagne tout comme les tapis qui n’avaient pourtant pas soif. Les clients avaient tout au plus passé quelques moments en agréable compagnie. Tequila restait digne. Elle détestait devoir accomplir cette tâche.

Les loges étaient communes à toutes les danseuses. Elle y voyait des filles passer du maquillage sur les restes de celui de la veille, ou rentrer chez elles, suantes, sans se démaquiller, ou manger des crasses… Tequila tenait à la santé de sa peau et de son corps. A la fin de la soirée, elle se démaquillait grosso-modo à la graisse de vache et elle emportait toujours avec elle son casse-croûte préparé avec plein de bonnes choses saines : féculents, protéines, légumes, fruits.

Un soir, Tequila surprit deux collègues danseuses qui médisaient à son sujet. Son sang sicilien ne fit qu’un tour. Elle agrippa la fille qui parlait et, devant les personnes présentes, l’attaqua verbalement, les dents serrées, le regard noir et, physiquement, lui tordit un sein d’une main et lui tira les poils du pubis à travers ses fripes de l’autre main. La fille tenta de se défendre, mais Tequila devint alors plus violente encore et son adversaire se résigna. L’autre fille assista à la scène, ébahie.

Une grande dame du cinéma français lui proposa un rôle dans un grand film français, à la fin des années cinquante. Dans un souci de discrétion vis-à-vis de sa mère et de sa sœur qui vivaient à Nice et à qui elle tenait à cacher ce métier, elle refusa un rôle important, n’acceptant qu’un rôle de figurante. Ce qu’elle expliqua vingt ans plus tard à Jaky et Doriane.

Le strip-tease lui rapportant gros, Tequila put dépenser son argent, s’acheter de superbes paires de chaussures et de somptueuses robes, au service de sa coquetterie exubérante. Elle expliquera cela et bien d’autres choses à sa fille encore enfant, tout en lui faisant promettre de garder le secret et de ne rien dire en présence de la famille lors de leurs passages annuels fugaces à Nice. Doriane qui avait un sens naturel exacerbé pour l’authenticité ne comprenait pas qu’elle ne puisse pas assumer. Il n’y avait rien de mal à ça ! Mais puisque c’était le choix de sa mère, elle décida de le respecter. Et le poids de ce secret allait s’ajouter à un autre que Doriane devra assumer dès l’âge de quatre ans.

A Bruxelles, son patron fut et demeurera sous le charme jusqu’à sa mort. Jamais elle ne lui céda, quoi qu’en aient pensé les autres. Au contraire, elle maintint un certain mystère de par sa force de résistance doublée d’une réelle et profonde sympathie à l’égard de son patron. Ici, les jalousies et les rivalités n’avaient que peu d’effet : elle était protégée. Le non-dit était : « pas touche, sinon gare ! ». En plus de son salaire d’artiste strip-teaseuse, son patron lui décorait les orteils de billets de banque lorsqu’elle disait devoir s’acheter une nouvelle paire d’escarpins. Un jour, elle annonça vouloir se rendre à Nice mais n’avait pas de voiture. Le lendemain elle recevait un trousseau de clefs et un beau cabriolet rose l’attendait. Voiture qu’elle garda jusqu’à son sinistre total qui lui abîma le poignet. Un des rares accidents où le port de la ceinture aurait été fatal.

Les filles du cabaret de Bruxelles lui firent tout de même quelques blagues de mauvais goût, sur le ton de la plaisanterie. Ça passait mieux. Un soir, après son numéro, de retour dans la loge, elle ouvrit sa valisette et trois souris blanches en sortirent. Ce qui lui donna un coup d’effroi très prononcé au point qu’elle s’en mordit le petit doigt droit à sang. Elle était enceinte à ce moment-là. Doriane naîtra avec une tache rouge sur le bout de l’auriculaire droit. Tache qui virera au rose avec le temps.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 23 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Fin des années cinquante, Maira vit une passion amoureuse avec un bellâtre marié, Philippe. Il lui fit cadeau d’un chien, Philou, un ténériffe blanc, auquel elle s’attacha très fort. Non seulement à l’animal à part entière mais aussi à l’objet transitionnel qu’il incarnait : il était le transfert de son amant. Elle ne le tenait jamais en laisse, il était trop attaché à elle et jamais il ne serait parti. Pourtant un jour, il ne revint pas de sa promenade. Maira devint folle. Elle courut partout, mit des annonces partout, ameuta tout le quartier et même au-delà pour le retrouver, en vain. Reconnaissable par une tache très particulière qu’elle communiqua à la presse, il ne pouvait qu’avoir été kidnappé. A espérer que ce ne fut pas par un laboratoire d’expériences sur les animaux. Tout cela attrista davantage Maira qui n’arriva pas à sortir de son énorme chagrin.

Aussi un jour, elle quitta Philippe. La façon dont elle l’avait vu traiter sa femme la refroidit. Elle n’arrivera pourtant jamais à l’oublier tellement elle l’aura aimé.

Pour son anniversaire, Irène fit cadeau à Maira d’un chiot de même race, une femelle. Maira la refusa de suite, de peur de s’y attacher et trouvant l’idée très maladroite de la part de son amie. Cette dernière ne s’en formalisa pas. Une heure plus tard, à chaque déplacement de Maira dans l’appartement, la petite chienne la suivait partout. Attendrie, Maira finit par l’adopter : Philouchette.

Philouchette prit une énorme place dans sa vie, devint le prolongement d’elle-même. Son nom prolongea la double existence de Philippe et de Philou. Cet animal fut l’exécutant idéal des ordres que Maira aimait donner. Elle dressa, dompta cette petite chienne qui aurait pu présenter des numéros de cirque. Fidèle et soumise. C’est ce dont Maira avait besoin. Cet animal l’équilibrait. Maira était légèrement moins agressive, moins vindicative, moins manipulatrice : la chienne canalisait son trop plein d’énergie et d’amour mal réparti.

Après Philippe, Maira aura l’une ou l’autre histoire de cœur, mais qui ne resteront que des aventures sans saveur en comparaison avec celle qu’elle aura vécue avec lui. Jusqu’à ce jour, à Bruxelles, où Jaky l’invita.

Le premier rendez-vous fut un flop total : ils se manquèrent. Un malentendu les fit attendre dans deux endroits différents. Jaky dut supplier de retenter la rencontre. Maira céda, décidée à se limiter strictement à passer un bon moment avec ce bel homme, sans plus. Au lendemain de la nuit, elle lui demanda de s’en aller.

Mais Jaky s’agrippa : il lui envoya des lettres d’amour qui respiraient le naturel et la sincérité. Physiquement il avait plu à Maira : cheveux noirs, yeux bleus, corps bien proportionné, juste un peu trop voûté et quelques défauts qu’elle allait rectifier, « une belle queue »… Elle accepta de le revoir pour écouter comment elle pouvait le « dompter ».

Oui, c’est ainsi qu’elle décrivit les choses lorsque Doriane, qui venait d’avoir douze ans, lui demanda comment elle avait rencontré son père. Doriane était choquée d’entendre ces mots-là de sa propre mère. Mais à cet âge-là, plus rien ne l’étonnait vraiment : elle en avait déjà vu des vertes et des pas mûres. Elle écoutait avec empathie, sans se laisser influencer, ravalant le choc. Tant que ce n’était que des récits d’anecdotes, ça ne l’atteignait pas directement. Doriane avait une conception de la vie et des rapports humains telle que domination et soumission ne feraient jamais partie des ses relations choisies.

Jaky était très amoureux, solitaire, orphelin. Il avait besoin d’une femme attirante et forte, contrairement à celle qui l’avait déçu à son retour au bercail à la fin de la guerre. Maira symbolisait la féminité et la force réunies. Il lui joua quelques airs de jazz à la guitare et lui raconta son histoire.

Pour Maira, le fait qu’il fût orphelin la plaçait en position de force. Il n’aurait qu’elle et ce serait alors fort simple de l’asservir à une dépendance psychologique. Il était gentil, amoureux et d’un naturel soumis. Il avait tant besoin d’une mère, sa mère qu’il aimait tant et qu’il avait perdue bien trop tôt. Il avait tant besoin d’être consolé de son divorce et de ce qu’il avait enduré durant la guerre. Maira l’écouta donc et enregistra ce qu’il disait sur une cassette, à son insu. Elle le lui révèlera des années plus tard, lorsqu’il eut pour la première fois le cran d’avancer son point de vue qui était différent du sien. Maira réussit alors à resserrer le cocon de toile de soie qu’elle avait tissé lentement mais sûrement autour de lui. Elle lui fit écouter.

   Tu pourras dire tout ce que tu voudras, je te donnerai toujours raison, ma chérie ! Disait-il sur cette bande magnétique.

A leurs débuts, étant donné leur proximité professionnelle, ils décidèrent de taire leur union à leur entourage, jusqu’à l’annonce de leur mariage, lorsque Maira était enceinte de quatre mois. Le patron de Maira fulmina en traitant Jaky de misérable, de gigolo et de maquereau. Mais son amour platonique pour elle était tel qu’après avoir bien gueulé, il lui souhaita tout le bonheur qu’elle méritait et n’hésita pas à l’aider financièrement quand la nécessité se présenta.

Lors de son précédent voyage à Nice, Maira avait rencontré sa sœur et acheté l’appartement contigu. Elle avait menti au banquier quant à son activité professionnelle afin d’obtenir le prêt. Avec audace, charme et culot, elle l’obtint sans le moindre problème.

Maira annonça la nouvelle à sa mère. Celle-ci lui écrit une belle lettre digne d’une mère qui implorait pardon à sa fille d’avoir dû l’abandonner à son sort en Tunisie et elle lui expliqua enfin pourquoi.

Maira s’attendait à cette lettre. Durant toutes ces années, Madalena, contrainte au silence, avait vécu avec douleur les sentiments de culpabilité de l’abandon, même si elle savait qu’elle n’eut pu prendre meilleure décision. C’est alors comme une reine que Maira fut accueillie à Nice, avec son futur époux et un bébé dans le ventre. Madalena avait souhaité un accueil familial digne de sa fille venant de la petite Amérique – comme ils appelaient la Belgique – et tout le monde s’exécuta. Rien ne fut dévoilé, jamais, sur les activités « artistiques » et « nocturnes » des fiancés. Antonetta avait eu sept enfants entretemps. La plupart étaient nés à Nice.

Jaky avait quitté son job. Il suivait le souhait de Maira de s’installer dans son appartement à Nice.

Jaky prit spontanément le rôle d’inspecteur des travaux finis dans l’appartement de sa future. Ceci ne plut pas du tout au beau-père espagnol. Rapportage de Madalena à sa fille qui s’attela à la double tâche : se faire bien voir auprès de sa mère en intervenant auprès de son futur et affirmer son pouvoir en lui apprenant à corriger ces maladresses. Face au bloc familial, il ne put que se résigner et suivre les instructions.

Cet autre soir, durant la période niçoise, Maira avait préparé à manger et elle aimait qu’on lui fasse des compliments. Mais Jaky ne dit rien.

   Alors, comment tu trouves ? Lui demanda-t-elle ?

Jaky, naturel, lui répondit gentiment qu’il aurait préféré que les pommes soient moins frites. Maira explosa. Elle tira la nappe d’un coup sec faisant tout tomber du côté où se trouvait Jaky.

   Si t’es pas content, tu vas au restaurant ! Cingla-t-elle

Maira relatera l’anecdote à Doriane, une quinzaine d’années plus tard, en la présence de son père.

Jaky comprit que Maira n’était pas facile du tout. Mais les jeux étaient faits : le bébé, le mariage, les projets communs. De plus, la guerre l’avait tué psychologiquement. Il n’eut pas le courage de s’enfuir. Il n’aspirait qu’à une chose : la paix. Sans elle, qu’allait-il pouvoir devenir ? Tous ses espoirs de bonheur, il les voyait encore avec elle. Mais il comprit que s’il choisissait de rester, il ne devrait lui faire que des compliments même s’il pensait autrement. Il devrait être son chevalier servant et s’écraser. Il devrait être hypocrite. Ainsi, il aurait la paix et dormirait chaque soir à ses côtés. Ce soir-là, il dut demander pardon à genoux pour l’avoir offensée. Sinon, elle l’avait menacé de rupture.

Le mariage se déroula à la Mairie de Nice. Les rares témoins se limitaient à la famille toute proche de Maira : mère, beau-père, sœur, beau-frère, les plus grands enfants d’Antonetta… Maira portait un tailleur blanc adapté à son gros ventre. Le Maire conclut la cérémonie.

   Dorénavant vous serez la fée du ménage.

Toute la vie, Maira sortira cette phrase, dès la moindre remarque de Jaky. Au sortir de la Mairie, à peine sur le seuil, un pigeon niçois fit tomber sa fiente sur le devant du beau costume noir de Jaky. Signe du destin pour ce qui allait suivre ?

Les mois qui suivirent, Jaky chercha du travail, en vain. Aux services publics, on lui montra une liste de noms de personnes en attente d’un travail.

   Vous voyez Monsieur, ils sont tous Français. Vous pensez bien que dès qu’un poste se libère, c’est à l’un d’entre eux qu’il sera proposé !

Jaky se découragea. Le mal du pays aidant, il eut une discussion avec Maira. C’est sûr, il devait travailler.

De son côté, Maira se rendit compte que la proximité avec sa famille n’était pas une bonne solution. Son passé artistique, si proche et si présent, son décalage par rapport à sa sœur. Elle n’était pas sur la même longueur d’ondes que les membres de sa propre famille. Elle était marginale. Le recul serait un bien, du moins pour quelques années.

Elle assista notamment à de violentes disputes entre Ninni et Antonetta. Le beau jeune homme initialement très amoureux était devenu un mari monstrueux : gros, traitant sa femme comme une bonne à tout faire, jalousie maladive, violent dans les mots et dans les gestes. Un jour, alors qu’Antonetta était en train de nourrir son dernier bébé, il lui lança une cafetière pleine d’eau bouillante à la figure. Maira, présente, s’interposa et prit part à la dispute pour protéger sa sœur. Si elle estimait avoir le droit de violenter sa sœur, un étranger ne l’avait pas. Son beau-frère n’avait aucun lien de sang. Il n’avait donc aucun droit sur Antonetta. Elle se mit à le détester.

Peu après la naissance du bébé, Jaky retourna en Belgique. Maira mis son appartement en vente. Quelques mois plus tard, Jaky allait avoir boulot et logement. Maira et Doriane allaient le rejoindre.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 23 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

En temps normal, Maira faisait attention à sa ligne. Mais elle n’hésitait pas à faire des gros écarts. Elle compensait des pains rassis, aux mégots de cigarettes de sa petite enfance et de la privation alimentaire générale durant sa période tunisienne. Elle passait donc d’excès nutritifs au régime volontaire et draconien. Le culte de la beauté était le plus fort et son moteur dans la vie. Tous ses faits, actes, mots, règles, jugements… allaient dans ce sens. Elle devait être la plus belle et le rester.

Une femme enceinte peut être grosse. La beauté d’une femme enceinte se définit par sa rondeur. Durant toute sa grossesse, elle se laissa aller à manger à sa faim, surtout à sa gourmandise. Elle eut une surcharge pondérale de vingt-cinq kilos. Le bébé en son sein était déjà sur-nourri. Il aurait dû arriver au monde en mai 1966. Il naquit avec un mois de retard, au forcing. Le bébé savait-il ce qui l’attendait ? Maira ne se sentait-elle pas capable d’assumer un rôle de « mère » ? Si le bébé avait fait un effort pour sortir, Maira s’était contractée tellement fort qu’elle l’avait repoussé vers l’intérieur jusqu’à l’étouffer. Acte volontaire inconscient ? L’absence de préparatifs, de suivi médical, le retard, l’excès de poids, bref des éléments purement physiologiques expliqueraient-ils cet accouchement douloureux, presque fatal ? Ce peut être tout à la fois. Toujours est-il que le déroulement de la naissance ressemble très étrangement à l’éclosion de la fleur que sera Doriane : épanouissement difficile, douloureux, tiraillements, blocages et étouffements… avant de pouvoir couper le cordon et de pousser son premier cri de réelle indépendance, au forcing.

Les seins de Maira pesaient chacun trois kilos… de lait. Les médecins lui avaient exposé le choix : allaiter au sein et abîmer sa poitrine qui en sortirait pendante avec des vergetures ou bien allaiter au lait de substitution et sauver sa poitrine en bloquant la production de lait. Sans hésitation, elle choisit la seconde solution. Sa poitrine fut donc entourée de bandes serrantes jusqu’à épuisement complet de production laiteuse. De plus, Doriane était en couveuse pour quelques jours après sa double naissance presque fatale pour cause d’étouffement.

Remise de ses émotions, après quelques jours, on lui apporta sa fille qui chercha… le sein et qui malheureusement, vomissait tous les laits de substitution avec lesquels Maira tenta de la nourrir. Cela dura longtemps. Dans les premiers temps elle fut nourrie artificiellement. Ensuite, le moment du biberon fut un vrai calvaire. Il fallait que ça aille vite, sans interruption. Maira n’avait aucune patience. Elle agrippait son bébé de son bras gauche et lui enfournait le biberon de la main droite et ne l’en ressortait que lorsqu’il était vide. S’il ne désemplissait pas, elle manipulait le bébé pour le forcer à suçoter.

   Dai, bevi, presto !

C’était là un premier non-retour à l’instinct d’attachement du bébé à sa mère. Le premier rejet affectif par rapport à ce premier acte d’attachement : l’allaitement.

Plus tard, tous les jours de son enfance, après son bol de lait matinal, Doriane alla vomir dans les toilettes. Elle devait boire du lait. Maira la forçait. Mais voilà : Doriane avait été suralimentée en protéines durant la grossesse. D’une part, elle s’était accoutumée à un seul type de nourriture, celui passant par le cordon ombilical. D’autre part, tout apport complémentaire de protéines non reconnaissables faisait l’effet d’un trop plein qu’il fallait rendre.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 23 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Les aventures de Doriane. Chapitre I Ascendance - 10 : Le poupon dansant

 

Maira était heureuse. Elle était le centre du monde grâce au bébé. C’était un beau, grand et gros bébé dodu qui eut très rapidement le sourire facile. Ce qui le caractérisait et qui amusait tout le monde, c’est le réflexe automatique qu’il avait de se mouvoir dès qu’il percevait un rythme musical. Maira se mignotait.

        Déjà dans mon ventre, dès que je mettais de la musique, je sentais ses coups de pieds battre le rythme !

Peut-être était-ce parce que le fœtus se développa dans les cadences scéniques de Tequila ? Ce qu’elle s’abstint d’évoquer. Toujours est-il que Doriane aura à jamais le rythme dans la peau, d’instinct et naturel.

Bébé était sage, dormait beaucoup, pleurait peu. La tata s’amusait à mettre un morceau de musique pour voir bébé bouger et chanter. Il sortait alors de son calme, de son silence et se mettait à bouger le tronc en rythme, tournant les mains avec grâce, les bras à l’horizontal. Son visage retrouvait le sourire et il gazouillait une mélodie particulière.

        A pissi pissi pissi, a pissi pissi pissi...

Ce furent ses premiers mots ! A savoir d’où ça vient ? Tequila ne chantait pas et rien dans la chanson « Tequila » ne rappelle ces vocables. Une réminiscence d’une vie antérieure ?

Tout le monde était étonné de ce calme exemplaire pour un bébé qui fit rapidement ses nuits. Maira s’en octroya haut et fort les lauriers. Elle était la mère idéale sinon bébé pleurerait et crierait ! Ce raisonnement simpliste écarta les effets du traumatisme de la naissance et le passage en couveuse, les vomissements fréquents qui fatiguent. La personnalité innée de bébé ne fut à aucun moment pris en considération.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 23 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Ce qui étonna, c’est qu’à aucun moment, Maira prit bébé dans ses bras pour le câliner, lui faire des bisous, lui parler doucement à l’oreille, lui caresser doucement la tête. Les seuls moments de contacts physiques étaient la prise de force pour le nourrir et les soins corporels que Maira effectuait avec adresse et naturel. Les soins, l’hygiène corporelle, le sommeil furent respectés. Ce en quoi, Maira fut une mère exemplaire. Elle faisait en sorte d’éviter de fumer en présence de bébé. Mais la chaleur maternelle, l’affection manquaient. Tant que bébé nécessitait des soins réguliers, il pouvait assimiler ces soins à l’affection dont il avait déjà manqué dès sa venue au monde, isolé dans une cage de verre. Son instinct d’attachement manquait déjà de nombreuses réponses.

Pourtant, cet instinct d’attachement était très fort. Souriant très tôt vers sa mère, bébé lui tendait les bras spontanément, il voulait toujours être touché, enveloppé, pris dans les bras, câliné uniquement par elle. Il n’était caressé qu’au moment de la toilette. Pour bébé, c’était là une compensation forte à son instinct d’attachement. Il était heureux.

Le moment de se nourrir était par contre un vrai calvaire. Les panades améliorées à la façon de Maira furent enfournées, cuiller sur cuiller, dans la petite bouche qui n’avait pas encore avalé la précédente qu’elle recevait déjà la suivante ! Spontanément, bébé recrachait tout. Ce qui irritait sensiblement Maira qui, au lieu de s’adapter au rythme de bébé en prenant patience, s’acharnait à lui enfoncer encore plus vite la nourriture.

   Dai ! Presto !

Elle avait quitté son boulot, elle n’avait pas d’urgence, elle était simplement très irascible. Dans ces moments alimentaires, bébé revivait le stress de l’étouffement, il serrait la bouche de peur et ses yeux ronds agrandis, aux sourcils penchés, indiquaient son inquiétude, sa tristesse et son impuissance face ce gavage forcé, tout en ne pouvant sortir un seul son. Il restait muet, étouffé.

A Bruxelles, Maira souhaitait utiliser bébé pour gagner de l’argent. Elle entendit parler du concours du plus beau bébé de Belgique, qui avait lieu annuellement. Elle fonça en emmenant bébé et Philouchette. Elle tint un discours auprès des organisateurs qui laissait entendre menace et culpabilisation en cas d’échec.

Elle participa aux séances photos où elle décidait, agaçant le photographe, de comment présenter bébé à l’objectif, à côté de la chienne. Bébé n’aimait pas être bousculé et contrarié dans sa spontanéité. Elle faisait avec lui comme avec Philouchette : elle mettait la tête comme ci, le bras comme ça, les pieds comme ceci, le tronc comme cela. Bébé avait les sourcils en accent circonflexe, les lèvres qui allaient et venaient de plus en plus rapidement, triste, il allait pleurer. Maira se mit alors à bouger pour attirer son attention sur son visage, sourires, yeux pétillants, sons aigus, gestes nerveux de la main… toute une stratégie pour le faire sourire. Elle réussit.

Maira pouvait manipuler bébé Doriane comme elle voulait : elle s’amusait à le faire pleurer en lui faisant peur ou en le grondant sans raison, elle s’amusait de réussir à le faire sourire et rire comme elle voulait. Tout naturellement, bébé réagissait au quart de tour, sans aucune rancune. Elle avait deux enfants : Philouchette et sa sœur, Doriane.

Bébé fut le plus beau, cette année-là. Maira avait déjà gagné une coquette somme en se servant de lui.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 23 août 2008
- Par Diane Dechievre - Publié dans : Roman. Les aventures de Doriane

Bébé inspira son papa. Un an après sa naissance, Jaky participa à un concours de création de cocktails. Il y gagna le Shaker d’Or ! Il baptisa son œuvre le cocktail Doriane. Il est composé de tiers de Mandarine Napoléon, de Vodka, de jus d’orange.

Jaky n’avait pourtant pas le droit d’être spontané avec bébé Doriane. Maira dirigeait la famille, cette petite cellule à trois éléments. Elle ordonnait à Jaky.

   Occupe-toi de ta fille !

Aveugle ou résigné, il s’exécutait. Il n’avait dorénavant pas le choix. A quoi bon créer un conflit ? Bébé était en bonne santé et sa femme était belle et sauve. Elle s’épanouissait grâce au bébé et grâce au fait qu’il pouvait la servir. Elle était sa mère de substitution et sa maîtresse. Que rêver de plus ? Il était fier de Maira à travers Doriane.

Le centre du monde restait Maira. Doriane n’était que le vecteur de cette mise en lumière.

Si Maira avait eu de la patience pour attendre et observer l’évolution de Doriane, celle-ci aurait marché bien plus tôt. Or, Maira s’irritait rien qu’à l’idée de devoir patienter. L’observation et la tendresse n’étaient pas son truc. Irritable, agressive, toujours active, même si, femme au foyer, elle avait le temps. Jaky travaillait la nuit. Tant qu’il dormait, Doriane dormait aussi ou était installée dans son parc, assise. C’était un bébé calme, patient et tolérant. Maira avait bien de la chance, mais elle ne s’en rendait pas compte. Quand Jaky était actif et qu’il fallait sortir Doriane de son parc ou de son lit à barreaux, Maira lui demandait de la prendre dans ses bras. Doriane passait donc ainsi du lit au parc et des bras au cou de son père. Comment eut-elle pu avoir l’opportunité de marcher à l’âge prévu ?

Frustré de ne jamais pouvoir rien dire, rien décider, Jaky commençait à avoir des sautes d’humeur, rapidement étouffées ou déviées vers une cible tierce par Maira. Une de ces crises fut déterminante : il posa brutalement Doriane par terre, debout et il s’en alla. Tout en pleurant, Doriane fit ses premiers pas pour rejoindre ses parents.

Doriane dut associer un sentiment d’abandon à ses premiers pas.

 

A suivre…

 

© Diane Dechièvre

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés